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Compte-rendu - Hippolyte et Aricie à Toulouse - Musique et poésie


Que faire d’Hippolyte et Aricie ? Comment résoudre, entre autre, le divorce entre un poème indigent et une musique inspirée ? Il faut un spectacle, un vrai, pas un bricolage à transpositions pseudo-modernistes, pas une proposition d’interprète. Non, un vrai spectacle, avec les codes de l’époque, mais sans en être prisonnier, où s’introduit dans une distance la tendresse d’un geste, la poésie d’un discours, qui montre le temps passé entre le siècle de Rameau et le nôtre et nous en approche pourtant. Un geste de théâtre ne suffit pas à cela, il faut que l’artiste soit entièrement pénétré par l’esprit de l’œuvre pour pouvoir la montrer au spectateur. Cela arriva parfois au Rameau comique – la brillante et cruelle Platée de Laurent Pelly en est l’exemple le mieux repéré. Mais la Tragédie Lyrique selon le Dijonnais n’avait pas encore retrouvé son espace et sa force, sinon par éclipse dans le Zoroastre de Pierre Audi que l’Opéra Comique accueille à la fin du mois. C’est chose faite.

Toiles peintes, éclairages recherchant la vraie lumière des théâtres d’alors – sans sacrifier aux ressources minimalistes de la bougie mais en approchant la poétique au plus près, de la rampe ou des coulisses, par les portants aussi,- costumes pris au répertoire du temps et très subtilement réinterprétés, maquillage au blanc, toute une poétique visuelle se réinvite dans l’ouvrage, lui rendant ses vrais visages. Accessoires et décors faramineux : on n’est pas près d’oublier la lune de Diane, d’un sombre éclat comme au sortir d’une éclipse ; ni la traîne verticale de Mercure, volutes de fumée et d’étoiles, ni l’immense métier à tisser des parques , centre du royaume de Pluton, ni l’aigle de Jupiter : Antoine Fontaine a mis dans ses décors baroque la fantaisie d’un Bérard, l’univers de Cocteau n’est jamais loin, cet alliage subtil transfigure ce qui n’aurait été qu’une reconstitution et l’on s’aperçoit que le langage du spectacle lui doit infiniment. Un code de couleurs surprenant, des gris infiniment variés, unifie l’ensemble, refusant le carnaval pictural dont Benjamin Lazar chavire ses spectacles : ces costumes, ces décors ne sont pas des éléments de séduction, ils sont intégrés à l’œuvre, et servent le propos du metteur en scène.

On serait tenté de produire dans Hippolyte et Aricie un geste tonitruant. Ivan Alexandre s’en garde bien. Passant par-dessus la pauvre langue de l’Abbé Pellegrin, il porte partout ses personnages à leur ultime degré de concentration : Thésée aux enfers se statufie, vrai visage de la douleur, image vivante de l’impuissance, Aricie est touchée au vif, Phèdre se garde de toute hystérie mais souffre avec une intensité palpable. Tout ici n’est au sens strict que poésie, même les actions : le monstre tsunami qui dévore Hippolyte est autant poétique d’effet que transportant, son spectaculaire – c’est le seul effet absolu de la soirée, le seul qu’autorise Rameau – est d’abord lyrique. Cette langue de l’émotion habite les personnages mais aussi chaque élément de la scène. Les apparitions sont d’une fluidité clouante : ces dieux qui descendent des cintres sont portés par des ailes invisibles, on ne peut pas les croire soutenus par des cordes. Même la mise en place des décors à coulisses hors de toute musique créent des respirations qui accroissent encore la fluidité du tout. On assiste à un rêve terrible. Aussi belles que soient les images – ce Neptune perdu dans un rai de soleil tout au fond de la scène nous est resté dans l’œil avec une précision incroyable – elles font d’abord sens. L’esthétique de l’ensemble n’est que théâtre. Et sur tout règne une nostalgie prégnante, inexplicablement touchante, jusque sur les ballets subtils de Nathalie van Parys, idéalement coulés dans la trame dramatique, qui font mentir l’idée de divertissement et soulignent à quel degré d’unité Rameau est parvenu dans son premier essai lyrique.

Distribution de première force. Allyson Mc Hardy rend justice d’abord à la Phèdre de Racine, donnant une noblesse supplémentaire à ses ires et ses douleurs, au risque parfois de ne pas nous étreindre au cœur. Mais quelle incarnation ! Les deux amoureux sont parfaits de jeunesse, d’ingénuité presque. On en n’attendait pas moins d’Anne-Catherine Gillet, touchante, mais l’on est surpris de la présence scénique et de la belle voix, si nourrie d’harmoniques mais sans trille, de Frédéric Antoun, Hippolyte idéal de tendresse, avec dans le timbre une teinte lyrique rappelant Eric Tapy. L’Oenone rêche de Françoise Masset, dans son costume noire, fait une composition saisissante, double noire de Phèdre, la Diane élégante de Jennifer Holoway, l’Amour de Jaël Azzaretti, qui se débrouille joliment des rossignolades et fait un cupidon savoureux, la Tisiphone sonore (mais un peu brouillonne de jeu) de Gonzales Toro, les deux basses somptueuses font des dieux intraitables – le Pluton de François Lis, mais aussi son Jupiter, et le Neptune si bien chantant de Jérôme Varnier un peu gâché par son éloignement, dont on goûte mieux la pleine matière en Parque, tous faisaient un théâtre vivant qui nous a saisi, mais s’inclinaient devant une incarnation absolue, ce Thésée noir, fermé, porté jusqu’au fond de sa douleur par une Stéphane Degout lui aussi poète.

Il manque encore à l’orchestre attentif d’Emmanuelle Haïm les caractères marqués, les accents et les attaques contrastées, l’échelle dynamique que Rameau a infusés ici, les Enfers sont un peu pâles de son et les Parques d’ailleurs pourraient dissoner plus surtout après la saisissante fureur de Pluton, mais nous étions à la première et cela se fera, on pouvait déjà l’entendre et donc le prédire.

Il faudra bien que le spectacle aille à Garnier, pour qu’enfin Paris puisse découvrir Hippolyte et Aricie tel qu’en lui-même.

Jean-Charles Hoffelé

Jean-Philippe Rameau : Hippolyte et Aricie, Théâtre du Capitole, Toulouse, le 6 mars, puis les 8, 10, 13 et 15 mars 2009

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Photo : Patrice Nin

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