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Danser Schubert au XXIe siècle par le Ballet de l’Opéra national du Rhin (repr. le 9 nov.) – Danses neuves pour musique intemporelle – Compte-rendu

 
Idée merveilleuse et ô combien périlleuse qu’a eue Bruno Bouché, le décidément très casse-cou directeur du Ballet rhénan, bouillonnant de projets nouveaux et contrastés. Il avait osé On achève bien les chevaux, vu récemment à Bayonne dans le cadre du dernier festival Le Temps d’Aimer (1), il a visité le film culte de Wim Wenders Les Ailes du désir. Cette fois il a choisi d’immerger ses danseurs dans Schubert et son univers douloureux, même lorsqu’il cherche à s’en échapper, en leur proposant un pari inattendu: laisser parler les instincts chorégraphiques de ceux d’entre eux qui le souhaitaient, en s’emparant chacun d’une pièce de leur choix, tout en les agrégeant au sein d’une scénographie qui permet à cette succession parfois hétéroclite de trouver un sens. Façon d’exprimer leur diversité de tempérament et de style, lorsque celui-ci se dessine, mais aussi de stimuler leurs énergies, car cette mosaïque schubertienne fut en fait créée en 2021 à Colmar, avec de légères différences, Bruno Bouché ayant trouvé ce moyen pour remotiver ses troupes lors du deuxième confinement lié à la pandémie.

 

Dualité (chor. Caué Frias) © Agathe Poupeney

 
Ardeurs harmonisées

En fait, ce Danser Schubert au XXIe siècle doit se laisser découvrir sur plusieurs strates, car il s’agit d’un travail scénique pléthorique, Bouché semblant détester le vide : on imagine d’abord la difficulté d’harmoniser ces ardeurs de novices, en prise sur leur temps, avec pour leurs pièces respectives des durées inégales, des changements d’interprètes, des décors mobiles imposant la vision à la fois psychédélique et linéaire de Silvère Jarrosson, l’alliance des danseurs avec les pianistes Hugo Mathieu et Maxime Georges et des chanteurs Bruno Khouri et Bernadette Johns dans la fosse ou sur scène, ou avec des versions enregistrées, chose plus aisée. Heureusement, le maître de céans, que son expérience a poussé à intervenir parfois discrètement dans la distribution des rôles, est un pragmatique et cette Schubertiade qui  sonne librement, comme les vraies sans doute,  parvient à former un tout.
 
Autre axe de découverte, le contact avec Schubert, si peu dansé, et si peu dansant dans ses œuvres essentielles. Devant cet enchaînement de visions colorées, gestes stressés ou déployés, portés et saccades, problèmes de couples ou existentiels selon les choix des chorégraphes, ou encore pures rêveries, on mesure la problématique que représente pour le pianiste en fosse  le fait d’accompagner à la fois une chanteuse et une danseuse pour un lied (cela s’est perçu pour  Nacht und traume où la mezzo Bernadette Johns, placée sur scène,  avait du mal à trouver un équilibre entre la ballerine Alice Pernao et le pianiste Hugo Mathieu). Et on perçoit combien la densité de Schubert, dans son apparente simplicité, supporte peu d’être doublée.
 

Opus (chor. Jean-Philippe Rivière) © Agathe Poupeney

Rêves immatériels

Pourtant, en savourant ce feuilletage comme des pages d’album, on a  été ému, parfois bouleversé par cet emportement gestuel, ces cris d’alerte, ces élans de vie, avec quelques noms qui émergent, notamment celui de la chorégraphe Brett Fukuda, à la déjà  riche carrière, qui lance l’impressionnant Marin Delavaud, à l’expressivité mordante, dans Anonyme, une lutte désespérée contre les démons d’un drogué. On a aussi remarqué  le  bel Opus de Jean-Philippe Rivière avec la fluide et rêveuse Audrey Becker, ou le plus classique mais prenant Dualité de Caué Frias. Leurs démarches content des rêves immatériels qui se cognent  aux duretés de la vie, et  témoignent aussi d’une belle perception du talent de leurs camarades pour rendre leur propre univers. Tout en montrant un attachement évident à leurs sources, issues des œuvres d’un Kylian, d’un Ek, voire d’un Balanchine
Tandis que Schubert sort de cette confrontation encore plus mystérieux, plus déchirant et que s’enchaînent ses chefs d’œuvre, de lieder majeurs comme évidemment Erlkönig et Auf dem Wasser zu singen,  d’extraits du Trio D 929 et de Der Tod und das Madchen, de la Fantaisie pour violon et piano D. 934 (on aurait bien aimé savoir qui tirait aussi magnifiquement l’archet dans la version enregistrée, non indiqué dans le programme !)
 
Un travail d’atelier, comme l’explique Bruno Bouché, un directeur qui aime ses danseurs,  et marie des paramètres complexes avec une formidable énergie, en atteignant par moments à une ineffable beauté. L’initiative, riche de promesses, se verra notamment couronnée par la remise en piste de deux des jeunes chorégraphes, Brett Fukuda avec Muse Paradox pour le triptyque Sérénade en janvier 2024 et Pierre-Emile Levieux-Venne avec Sous les jupes, pour le triptyque Spectres d’Europe, en juin 2024.
 

Zwischen//Herzstönen (chor. Julia Weiss) © Agathe Poupeney
 

Robuste plénitude et sobriété graphique

Et l’on se doit de saluer, outre la synthèse harmonieuse opérée par Bruno Anguerra Garcia pour faire s’enchaîner les pièces musicales, la vraie splendeur de la scénographie de Silvère Jarrosson, qui sait ce qu’est la scène puisque son aventure commença au Ballet de l’Opéra de Paris, dont un méchant accident l’éloigna. Voici un artiste formidablement doué, habité, fou de couleurs et de lignes mouvantes, habile dans les masses qu’il fait dialoguer, et dont le maître à peindre est Olivier Debré, souverain support du ballet Signes de Carolyn Carlson. Il en assure dignement l’éventuelle succession. On a aussi trouvé dans son tracé qui veut parler à notre inconscient, comme un souvenir des estampes d’Hiroshige, dans leur robuste plénitude autant que leur sobriété graphique.
 
On sort troublé de cette soirée où la nostalgie est reine, empli d’émotions contradictoires, admiratif, et se jurant de réécouter encore et encore tout l’œuvre de Schubert,  dont la vision contemporaine donnée par la danse, même par bribes, fait plus encore pénétrer dans les arcanes du terrible romantisme allemand. Amour et mort.

Jacqueline Thuilleux
 

(1) www.concertclassic.com/article/le-temps-daimer-la-danse-biarritz-2023-une-grande-quete-compte-rendu

 
Danser Schubert au XXIe siècle - Opéra de Strasbourg, le 5 octobre 2023 ; autres représentations Strasbourg, le 8 octobre, Mulhouse, La Sinne, 9 novembre 2023. www.operanationaldurhin.eu
 
Photo  (Le Temps d'une bise, chor.) de Pierre-Emile Lemieux-Venne) © Agathe Poupeney

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