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Disparition de Suzanne Chaisemartin (1921-2017) – Une grande page de l’histoire de l’orgue

Au milieu de la première moitié du siècle dernier, l'orgue passait pour être un instrument ne convenant guère aux femmes, l'Église ne faisant rien pour faciliter leur entrée dans le monde très fermé des tribunes « masculines », notamment parisiennes (cela a-t-il beaucoup changé ? – à quand une femme titulaire à Notre-Dame ou à Saint-Eustache ?). Au tournant des années 1920 allaient pourtant voir le jour d'illustres musiciennes qui, toutes grandes dames de l'orgue, marquèrent l'instrument sur le plan de la composition, de l'enseignement et du concert.
 
De Rolande Falcinelli, née à Paris en 1920 et disparue à Pau en 2006, organiste au Sacré-Cœur de Montmartre mais aussi pianiste de talent, on redécouvre enfin l'œuvre considérable et de tout premier plan qu'elle dédia à l'orgue (seul, avec orchestre ou d'autres instruments), mais aussi l'interprète, loin de la réputation de virtuose impeccable mais glacée qu'on lui a trop longtemps prêtée. La même année 1920 naissait, à Paris également, Jeanne Joulain, que le grand public connaît certes moins mais qui forma de grands noms de l'orgue dans sa classe du Conservatoire de Lille (1951-1982). Elle s'est éteinte en 2010.
 
L'année 1921 fut celle de Marie-Madeleine Duruflé, née à Marseille et disparue à Louveciennes en 1999, mémorable concertiste et porte-parole de l'œuvre de son époux Maurice Duruflé ; de Jeanne Demessieux, aussi importante comme compositrice que comme interprète, née à Montpellier et disparue prématurément en 1968 à Paris, où elle ne profita que trop peu de temps de son orgue de la Madeleine (1962) ; et de Suzanne Chaisemartin, née à Choisy-le-Roi une semaine plus tôt exactement, le 7 février 1921, décédée le 8 juillet 2017. Après la disparition de Marie-Louise Girod (1915–2014) et de Marie-Claire Alain (1926–2013), c'est une grande page, essentielle, de l'histoire de l'orgue au féminin qui aujourd'hui se tourne.
 
L'ombre tutélaire de Marcel Dupré plane sur le parcours de ces femmes organistes, qui toutes furent ses élèves au Conservatoire : Suzanne Chaisemartin (photo) y obtient un Premier Prix d'orgue et d'improvisation en 1947 – et supplée Dupré à Saint-Sulpice, lors de ses tournées à l'étranger, dès l'orée de sa propre carrière. En 1949 elle succède à André Fleury aux claviers du grand orgue de Saint-Augustin (tribune illustrée par Eugène Gigout) : elle y reste durant presque un demi-siècle, jusqu'en 1997. D'abord suppléante, en 1955, de Rolande Falcinelli au Conservatoire de Paris et professeur à l'École normale de Musique de Paris en 1956, elle enseigne aussi au Conservatoire de Dijon de 1971 à 1989. Un numéro spécial de la revue L'Orgue lui a été consacré en 2011 – Suzanne Chaisemartin : interprète et pédagogue.(1)
 
Instrumentiste de grande classe et héritière de cette tradition française que le monde entier continue de nous envier, d'un tempérament bien trempé et d'une formidable énergie (elle continuera de jouer, et remarquablement, jusqu'à un âge très avancé), Suzanne Chaisemartin fut un professeur sans concessions extrêmement apprécié de ses disciples – elle était de ces rares organistes que l'on voyait très souvent aux concerts des autres. La concertiste n'était pas moins engagée, notamment au service de l'œuvre de Marcel Dupré dont elle reste l'une des interprètes les plus autorisées. Sa discographie (2) en témoigne avec éclat, qu'il s'agisse des deux Symphonies à la cathédrale de Montpellier (Coriolan) ou des Vêpres op. 18 et des Sept Pièces op. 27 à Saint-Ouen de Rouen (Motette).
 
C'est pour Christoph Martin Frommen et son label Aeolus qu'elle gravera ses derniers albums, particulièrement aboutis (3) : Rendez-vous à Saint-Sulpice, récital Dupré à l'orgue même du compositeur (2001, Diapason d'Or) ; Tribune libre : programme Widor, Dupré, Gigout, Fleury et Guilmant aux orgues Cavaillé-Coll de Saint-Sulpice et de Saint-Étienne de Caen (2006), parfait reflet de l'école d'orgue servie sa vie durant par Suzanne Chaisemartin ; mais aussi Vor deinen Thron tret' ich hiermit, splendide florilège Bach enregistré à l'orgue Kern de Notre-Dame-des-Victoires à Paris : le 17 novembre 1999, pour célébrer la parution de ce CD, elle donnait sur le même instrument un récital Bach couronné d'une Toccata et Fugue en fa majeur BWV 540 dont l'aura et la fougue splendide – outre l'incroyable prise de risques sur le vif – resteront longtemps dans la mémoire de l'heureux auditoire.
 
Michel Roubinet

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(1Suzanne Chaisemartin : interprète et pédagogueL'Orgue n°294, 2011 (distribution Symétrie)
symetrie.com/fr/titres/l-orgue/294-suzanne-chaisemartin-interprete-et-pedagogue
 
(2) Discographie générale de Suzanne Chaisemartin – base discographique d'Alain Cartayrade
www.france-orgue.fr/disque/index.php?org=Chaisemartin&cmd=Rechercher&zpg=dsq.fra.rch&pfrom=root
 
(3) Discographie Aeolus de Suzanne Chaisemartin
www.aeolus-music.com/ae_fr/Artistes/Suzanne-Chaisemartin

Photo Suzanne Chaisemartin au Sacré-Cœur de Montmartre © DR

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