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Lucile Richardot interprète Liza Lehmann à la BnF / La Cité des Compositrices – Jamais de bile avec Lucile – Compte rendu

On pensait naïvement que La Boîte à Pépites, le label de la désormais Cité des Compositrices (1), allait se consacrer à la redécouverte des compositrices françaises. Erreur, car ses ambitions dépassent désormais les frontières de notre pays, ainsi que le prouve sa dernière parution discographique. Après les très hexagonales Charlotte Sohy, Jeanne Leleu ou Rita Strohl, voici qu’un nouveau volume se penche sur le cas de la Britannique Liza Lehmann (1862-1918).

 

Evidemment, si les publications centrées sur des créatrices nées en France relevaient de l’inédit, on se doute que les Anglo-Saxons, eux, n’avaient pas laissé moisir leur répertoire dans l’oubli. Il existe ainsi, depuis 2004, un disque Naxos, dans la collection « The English Song Series », où quatre voix – soprano, mezzo, ténor et baryton – interprètent plusieurs cycles de mélodies ; un peu plus ancien (1997), un disque du baryton Henry Wickham proposait un programme exclusivement dédié à Liza Lehmann, auquel donnait son titre le cycle In Memoriam d’après Tennyson. Mais sur les quelque 350 mélodies composées entre 1896 et 1918, il reste largement de quoi enregistrer, et l’on ne parle même pas des œuvres destinées à la scène, comme The Vicar of Wakefield (1907) d’après le roman de Goldsmith, ou Everyman (1915). Le disque de La Boîte à Pépites semble d’ailleurs viser le public anglophone puisque son titre et son sous-titre est cette fois en anglais : « A Brilliant Destiny, Liza Lehmann, Songs ».

 

Anne de Fornel & Lucile Richardot © Jean Fleuriot

Pour fêter la sortie de ce CD, paru le 28 mars, le BNF accueillait, dans le cadre de sa quatrième Saison musicale européenne, un concert donné par ses principales interprètes. Les principales seulement car le disque fait aussi intervenir, pour deux plages chacun, deux autres solistes vocaux, la soprano Marie-Laure Garnier et le baryton Edwin Crossley-Mercer. La violoniste Manon Galy, présente pour un seul numéro du disque, a un rôle plus développé dans le concert, puisque, outre la version violon-piano de « Ah ! Moon of my Delight », le plus grand succès de Liza Lehmann, tiré de son tout premier cycle de mélodies, In a Persian Garden d’après les Rubaiyat d’Omar Khayyam traduits ou plutôt adaptés par Edward Fitzgerald, elle y interprète un arrangement de « The Guardian Angel » en se substituant à la voix de soprano censée chanter en duo avec la mezzo. Et peut-être à son intention, le programme a été élargi pour inclure quelques œuvres de l’illustre altiste et compositrice Rebecca Clarke (1886-1979), d’une génération plus jeune que Liza Lehmann, mais dont on admire le superbe Midsummer Moon pour violon et piano, et les non moins fascinants arrangements intitulés Three Old English Songs, où l’instrument superpose ses arabesques fantasques à la ligne mélodique. Ces harmonisations qui n’ont rien à envier à celles, postérieures, de Britten, sont le seul moment où Anne de Fornel, pianiste porteuse du projet, peut se reposer quelques instants.

 

Manon Galy © Jean Fleuriot

Et bien sûr, Lucile Richardot est l’héroïne de la soirée, car la mezzo-soprano a décidé de présenter chacune des pièces qu’elle interprète, avec une aisance stupéfiante, qui lui permet d’enchaîner sans transition plaisanteries et mimiques irrésistibles de drôlerie avec les mélodies les plus graves. Si l’extrême grave est rarement sollicité (Liza Lehmann avait pendant dix ans fait carrière en tant que soprano avant de perdre sa voix), la fermeté du timbre ne manque pas de produire son effet, jointe à un solide art de la déclamation et une totale maîtrise de la tessiture. Portée par une telle voix, les Songs de Liza Lehmann touchent inévitablement, même lorsqu’elles abandonnent la tonalité de l’introspection pour s’autoriser un peu plus de légèreté. Précisons que ce concert proposait aussi une mélodie dont le manuscrit est conservé à la BnF, un « Alleluia » de Cécile Chaminade, compositrice pour laquelle Liza Lehmann professait une certaine admiration.

Laurent Bury
 

(1) citedescompositrices.com/  // La série des concerts de la Cité des Compositrices à la BnF a pris fin, pour la saison 24/25, avec ce programme Lehmann. Notez que, le 19 mai , le Théâtre des Bouffes du Nord accueillera la soirée du 10e anniversaire du Festival Un Temps pour Elles  ( citedescompositrices.com/concerts-10-chant-de-la-terre/ ), manifestation dont la prochaine édition se déroulera du 6 juin au 6 juillet. 

A noter aussi, dans le cadre du Festival de Saint Denis les 21 et 22  mai, une "Vie de Fanny Mendelssohn" conçue par l'équipe de la Cité des Compositrices : citedescompositrices.com/concerts-11-concert-fanny-mendelssohn/ 

Paris, Auditorium de l’INHA, 21 mars 2025
 
Photo © Jean Fleuriot

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