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Mitridate à l'Opéra de Lausanne – Le meilleur service qu’on puisse rendre à l’opera seria – Compte rendu
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Mozart va bien à Emmanuelle Bastet. C’est avec Così fan tutte qu’elle fit ses premiers pas dans la mise en scène lyrique, à Bordeaux en 2002, et l’on put voir, dans ce même Grand Théâtre, un Lucio Silla qu’elle avait monté en 2013. Tout naturellement, après avoir complété la trilogie Da Ponte et donné sa vision de La Flûte enchantée, Emmanuelle Bastet poursuit son itinéraire mozartien avec un opera seria où, à quatorze ans, Mozart n’est déjà plus un enfant, mais s’il n’était pas encore tout à fait adulte.
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© Carole Parodi
Clarté du récit
Avec la même équipe que pour Lucio Silla (Tim Northam pour scénographie et costumes, François Thouret pour les lumières), elle propose un spectacle où tout paraît aller de soi, alors que le genre est en fait semé d’embûches, entre la longueur des arias da capo et la complexité des intrigues politico-amoureuses. Jadis assistante de Yannis Kokkos et de Robert Carsen, Emmanuelle Bastet a gardé de ces deux maîtres le souci de raconter clairement une histoire dans un cadre apte à séduire l’œil et l’esprit. Le bleu cyan du décor composé d’escaliers mobiles et de rideaux de fil, magistralement éclairé, situe l’action dans un univers qui n’est pas celui de l’actualisation facile, de la réduction à l’anecdote triviale : l’époque reste imprécise, entre début du XIXe et milieu du XXe siècle, mais les personnages et leurs fonctions sont aisément identifiables, les robes des dames renvoyant même à un « style de cour » inventé pour l’occasion.
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© Carole Parodi
Et dans ce cadre, les corps se meuvent et les sentiments s’expriment à chaque instant, contrairement à ce que l’on voit parfois dans certaines productions où le côté mythique l’emporte sur la nature humaine. Ni transposition dans le Japon impérial, ni modernisation outrancière, le spectacle créé à Lausanne et coproduit par l’Opéra de Montpellier opte pour un juste milieu qui a notamment pour avantage d’arracher l’opera seria aux contraintes du genre : ainsi représenté, Mitridate cesse d’être une œuvre de jeunesse et montre que le génie mozartien était déjà à l’œuvre.
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Andreas Spering © Christian Palm
La valeur n’attend pas ...
A la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne, la direction d’Andreas Spering échappe elle aussi à toutes les outrances : un Mozart nuancé, équilibré, sans lourdeur, et qui laisse à l’émotion le temps de s’épanouir. Sur le plateau, la distribution est jeune, très jeune, mais la valeur n’attend pas le nombre des années. Deux artistes tiendront à Montpellier le rôle qui est le leur à Lausanne. L’opportuniste Arbate a les traits du contre-ténor Niccolò Ulivieri, et les vocalises de l’air de Marzio trouvent en Rémy Burnens un interprète aguerri. Incarnant le rôle-titre avec ardeur, Paolo Fanale nous rappelle qu’il est bien agréable d’entendre en Mithridate un chanteur d’école italienne, et il surmonte avec brio les obstacles dont la partition est hérissée.
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© Carole Parodi
Le « méchant » Farnace, souvent confié à un contre-ténor, prend ici la voix et les traits de la contralto Sonja Runje, au timbre riche et profond, auquel souhaiterait parfois un rien plus de mordant. Athanasia Zöhrer se montre à la hauteur du personnage de Sifare, dont elle maîtrise la virtuosité et dont elle sait traduire l’émotion. Aitana Sanz est une Ismene charmante et touchante, le rôle étant initialement destiné à Lauranne Oliva, qui le chantera à Montpellier. A Lausanne, Jodie Devos aurait dû être Aspasia, mais le destin en a décidé autrement, et la soprano française s’est vu proposer de reprendre ce personnage, qui lui offre mille occasions de briller et de montrer qu’elle a toutes les qualités nécessaires pour la grande carrière qui l’attend à n’en point douter.
Reprise pour trois dates en avril à Montpellier, sous la direction de Philippe Jaroussky, avec une distribution largement renouvelée.
Laurent Bury
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Mozart : Mitridate, re di Ponto – Lausanne, Opéra de Lausanne, 25 février, (deuxième représentation) ; prochaines représentations les 28 février et 2 mars 2025 // www.opera-lausanne.ch
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